Orbagna : une plateforme (trop) high-tech pour les vins du Jura

La plateforme oenoculturelle n’est pas sortie de terre qu’elle fait déjà jaser. Un caveau vigneron doté d’une machine high-tech, un bâtiment de bois et de verre moderne, des déficits déjà budgétés… Voilà qui ressemble à un Vulcania jurassien.
En toute subjectivité, parce que ici c’est un blog et que je n’ai pas à peser le pour et le contre comme le roi Salomon, j’ai mené une petite enquête, notamment en allant à Mercurey, puisque c’est de Bourgogne qu’est issu ce modèle économique de la machine à déguster, clou du bâtiment. Voilà mes conclusions, en toute partialité.

Orbagna, village excentré du vignoble

Orbagna est un petit village situé en retrait de la RN 83, à une douzaine de kilomètres au sud de Lons-le-Saunier, à quelques kilomètres aussi du bourg qui fédère le Sud-Revermont : Beaufort.
Orbagna, c’est donc un peu la queue de comète du vignoble jurassien, puisque les terroirs connus sont un peu plus au nord, vers Montaigu (fief des Pignier), Gevingey (domaine Delay devenu celui des Closset), Vincelles (Gilles Wicky et l’Aigle à Deux Têtes), Rotalier (où officient Jean-François Ganevat et les Buronfosse), et Maynal (où cohabite la dynastie des Buchot).
Orbagna compte cependant trois domaines producteurs de vin.

Un pavé de 16 m de haut ?

Orbagna-plateforme
Le hangar actuel en bordure de RN 83 à Orbagna

C’est dans ce village un peu excentré, en bordure de RN 83, que va s’implanter la future plateforme oenoculturelle, profitant d’un hangar de CUMA qui tombait en déshérence. Ce hangar se présente naturellement sous la forme d’un parallépipède : voilà la base architecturale avec laquelle a composé l’architecte, en étirant le parallépipède en hauteur pour y caser quatre niveaux.
Là, ça coince, comme le résume Claude Buchot, viticulteur à Maynal, le village voisin : « Je n’en pense pas du bien, de ce projet. Son architecture me gène. C’est comme de poser une pyramide au milieu du village. Ca va finir avec une tour haute de 16m, habillée en bois, qui va vieillir, c’est-à-dire noircir. Tout le monde est d’accord là-dessus. Pas très discret. Quant aux locaux : ce seront 4 niveaux de 100 mètres carrés chacun. Que va-t-on bien pouvoir faire de surfaces si petites ? Ce serait moi, j’aurais acheté une belle maison vigneronne de centre de village, pour y loger le caveau et le reste. »
Renseignements pris, un des niveaux abritera une salle de conférence de 60 places : pas de quoi concurrencer une salle polyvalente.
Ceci dit, comme le remarque Valérie Closset (Champ Divin à Gevingey) : « c’est bien que ce soit au bord de la route. On prend le consommateur là où il est est ainsi. S’il veut faire 2 km de petites routes pour aller déguster, les domaines sont là pour ça. »

Un caveau de dégustation hi-tech, voire trop

Le vin, c’est convivial, ça se partage, ça s’explique. Surtout le vin du Jura, cet abyme de complexité avec ses savagnin-finalement-ouillés-alors-qu’ils-étaient-partis-pour-faire-du-jaune, des chardonnay fruités et boisés, mais d’autres oxydatifs sur la noisette et la muscade, et je ne parle même pas de la migraine des poulsards-rosés-mais-quand-même-rouges, et des assemblages… Essayez d’expliquer la différence entre « vin jaune » et vin de paille » à votre tante normande, vous verrez.
Tout ça vendu sur des échelles de prix qui vont du simple au double, mais sous le même nom de « côtes du jura ». On imagine donc que le caveau de dégustation, vitrine du vignoble du Sud-Revermont, fera la part belle à la pédagogie.

Les bouteilles sous azote, caveau Divin Mercurey
Notez les trois choix possibles, comme à la machine à café : serré, court, long...

Dans les faits, le visiteur pénètrera dans un local où trônera une machine à remplir les verres, comme un distributeur de café, inox flambant neuf. Il achètera, à l’accueil, une carte de crédit sur laquelle il chargera des unités, comme les télécartes des cabines téléphoniques. Pour se servir, il introduira la carte dans la fente de la machine, appuiera sur un bouton et zliip, recevra une dose de 4 cl de vin. Les bouteilles, conservées sous azote, peuvent durer 15 jours. Elles sont éclairées par des néons bleus et blancs.

L’exemple de Mercurey, pionnier en matière de machine

Là, moi, personnellement, je bloque. Moi j’aime bien les comptoirs en chêne, les discussions, goûter, revenir en arrière. Si à chaque fois je dois dépenser 1,30€ pour un verre, non.

Pour en avoir le coeur net, je suis allée jusqu’à Mercurey, en Saône-et-Loire, dans le caveau collectif « Divin Mercurey » cité en exemple par les promoteurs de la machine à déguster, car ils vont installer la même dans le Jura.

Mercurey-Divin Mercurey-caveau
Entrée du caveau Divin Mercurey

Sur une plaque plexiglas à l’entrée, on note le financement FEOGA (l’Europe a donc payé la machine, et puis laisse les gens se débrouiller ensuite avec). Les horaires d’ouverture sont assez restreints finalement, alors que la machine est censée libérer de la contrainte de la main-d’oeuvre (soit dit en passant, quel curieux et cynique argument de la part d’une collectivité locale en ces temps de chômage…).

Dedans, un monsieur m’accueille. Il est sommelier, et… technicien réparateur. Car la machine tombe en panne, parfois, et il a été formé pour résoudre seul les soucis mécaniques les plus courants. Voilà pourquoi les horaires sont finalement réduits : cette double compétence coûte cher, donc Mercurey a rogné sur les plages de travail.
Dans sa version jurassienne, la machine bénéficiera d’un employé, mais qui travaillera en fait pour toute la plateforme, et qui ne pourra donc pas bichonner l’accueil des clients en morte saison. De mars à la Toussaint, en revanche, deux emplois supplémentaires seraient alloués à la plateforme. Mais alors pourquoi une machine à servir des verres, si on a déjà deux personnes ?

Un sommelier transformé en mécano, quel intérêt ?

Le sommelier de Mercurey me montre le fonctionnement de la carte, les vins au choix : une impressionnante batterie de 8 machines à déguster est en ligne, proposant donc une bonne soixantaine de vins, rouges et blancs.

Les fiches techniques du Caveau Divin Mercurey
Les fiches techniques du Caveau Divin Mercurey : lapidaires.
Sur des tables, des fiches techniques dans un classeur. Je jette un coup d’oeil : elles disent toutes la même chose (en français) : « argilo-calcaire, vendanges manuelles, vin fruité ». De toute façon, une fiche technique qui vous dit que le terroir est un marécage à maïs, que le millésime est pluvieux, et que les vignes sont virosées, je n’en ai non plus jamais vu. Bref, on n’apprend rien.
Je me retourne vers le monsieur :
- Mais pourquoi vous n’êtes pas derrière un comptoir à servir les gens, puisque vous avez la compétence pour expliquer ce qu’il y a dans la bouteille ?
- Comme ça au moins je n’influence pas les gens.

Les vignerons de Mercurey seraient-ils paranoïaques au point d’imaginer que le sommelier d’un caveau collectif va être soudoyé par certains collègues pour vendre plus de leurs vins ?
Et puis les visiteurs repartent avec un panier moyen de trois bouteilles. C’est peu. Le Jura peut-il espérer vendre davantage de vin ?

Que pensent les vignerons méfiants ?

Je m’approche de la machine, et je cherche les noms connus. Ni Juillot, ni Jacqueson de Rully : voilà qui augure mal du reste, et du paquet de noms que je ne connais pas. Quand je demande à ces deux domaines, accoudés à leur tonneau aux Grands Jours de Bourgogne, pourquoi ils sont absents du caveau, les réponses fusent.

Je suis contre parce qu’on utilise l’argent public des cotisations syndicales pour une machine qui coûte quand même 8000 à 10 000€ hors taxes, pour faire de la pub à quelques vignerons, alors que ce sont eux qui devraient payer.
Laurent Juillot, domaine Michel Juillot à Mercurey.

Paul Jacqueson ajoute: « moi je n’aime pas les machines impersonnelles, mon vin je veux qu’on le déguste autrement. »

Caveau Divin Mercurey - machine à servir le vin
Caveau Divin Mercurey - machine à servir le vin

De retour dans le Jura, quand je demande son avis à Claude Buchot, vigneron à Maynal et connu pour donner son avis avec franchise,j’entends à peu près la même chose : « Tout d’abord, je ne suis pas d’accord pour que la collectivité investisse autant d’argent sur un projet concernant peu de vignerons. Surtout qu’un déficit de 39 000€ est d’ores et déjà budgété ! Deuxièmement, les vignerons auraient dû être consultés en amont. C’est une chose qu’on nous parachute. On nous place devant ce bâtiment, c’est à prendre ou à laisser. Quant à la machine, je suis très réservé. Elle privera les gens du contact humain, indispensable dans ce métier. »

Qui paiera la note ?

On se résume : le Sud-Revermont aura son centre oenoculturel. Certes.

Donc avec une petite salle d’exposition et de conférences. Et en plus une machine hors de prix, qui tombe en panne de temps en temps, et qui s’inspire d’un modèle économique complètement différent : Mercurey, 800 hectares de vignes, village binaire avec 80% de pinot noir, et deux appellations : communale ou premier cru.
Rien à voir avec le Sud-Revermont, terroir morcelé, cépages multiples, vins oxydatifs et ouillés portant le même nom sur l’étiquette.

En fait, le problème de Mercurey, ce sont les bouteilles chères pour les premiers crus (18 euros) donc embêtantes à déboucher pour un seul client de passage, et qu’il faut jeter cinq jours après même à moitié pleines pour le touriste suivant. D’où l’intérêt d’inerter le vin sous azote, grâce à la machine climatisée, pour économiser en faisant durer la bouteille 15 jours.
Et voilà ce modèle appliqué à un Jura morcelé, compliqué, plein de cépages, de terroirs, d’exceptions, qui vend son vin à 7 euros la bouteille ?

9 questions à se poser sur ce projet

  1. Qui expliquera le « voile » au Néerlandais descendu de son camping-car sur la route des vacances ? La fiche technique en français ? Le personnel embauché ? Mais alors à quoi sert la machine ? Si c’est pour avoir un frigo avec inertage sous azote, il y a des solutions moins coûteuses.
  2. Comment rentabiliser ces 10 000 euros avec un panier moyen de bouteilles par visiteur faible ?
  3. Combien de jeunes BTS aurait-on pu employer en stage pour 10 000€ ?
  4. Comment utiliser une salle de conférence de 60 places ?
  5. A-t-on besoin d’un lieu culturel spécifique au Sud-Revermont, alors qu’on a à 10 km de là Lons-le-Saunier, son CarCom, son futur pôle cinéma, sa médiathèque, sa salle de l’Hôtel-Dieu….
  6. Comment se passer des vignerons locomotives de la région que sont les Pignier, Ganevat, et qui n’y seront pas ?
  7. Qui dégustera les vins, à leur ouverture, avant de les mettre dans la machine, pour voir s’ils ne sont pas bouchonnés ? le technicien d’entretien de surface qui travaillera à l’année sur la plateforme ?
  8. Comment être sûr que ce dispositif restera bien au mains des vignerons et ne sera pas squatté par de gros faiseurs, coopératives comme négoces, qui seront mélangés aux domaines jurassiens dans la même machine, sous de multiples marques propres à embrouiller le consommateur ?
  9. Comment seront identifiés les bio qui ne mettent pas le macaron AB sur l’étiquette de devant ? La mode aujourd’hui chez les vignerons, c’est de jouer sur les deux étiquettes, celle de face et celle à l’arrière, en demandant au consommateur de tourner la bouteille pour lire les infos légales. Comment faire si la bouteille est derrière une vitrine ? On sait très bien que toucher les bouteilles déclenche l’acte d’achat. Alors ?

Les réponses des autres régions

Une chose est sûre : l’oenotourisme dans le Sud-Revermont est complètement inexistant actuellement : aucune signalétique routière, aucune piste cyclable au départ de Lons-le-Saunier (à part un embryon ridicule qui s’arrête en rase campagne au bord d’un rond-point et d’une nationale envahie de camions…), peu d’hébergement de charme dans le vignoble.

Comme le remarque Valérie Closset : « Pour l’instant, on n’a rien dans le Sud-Revermont, par comparaison à Arbois qui est déjà très bien organisé pour faire déguster les vins locaux. » Cette plateforme va-elle le développer ? Les régions voisines ont en tout cas choisi des voies différentes de celles du Jura.

La Savoie

L'Oenothèque de la maison des vins de Savoie
Des bouteilles en libre accès, un comptoir où l'on déguste une sélection de vins différents chaque semaine, dans un bâtiment HQE aux parois intérieures coulissantes en cuivre : la Savoie a réussi un sans-faute et le bâtiment semble bien vieillir.

Les Savoyards ont aussi choisi la voie de l’architecture innovante avec un superbe bâtiment en bois avec une vue à tomber par terre… et un caveau de dégustation classique. Dans leur Maison des Vins, tout est de plain-pied, et les espaces se déploient en fonction des besoins avec des parois coulisssantes de plaques de cuivre. Expo, conférence, tout est possible dans un même volume sans problèmes d’ascenseur qui tombent en panne. Ils sont installés à Apremont, au coeur du vignoble, mais pas sur la route nationale ni sur l’autoroute.

La Bourgogne

Les Bourguignons ont misé sur les pistes cyclables, les chambres d’hôtes, et une signalétique aux petits oignons. Pas de maison des vins fédératrice, mais de petits caveaux dans chaque village tenus par des gens salariés des domaines et qui se relaient à tour de rôle. Dans les Hautes-Côtes, la Maison des Vins a très bien marché… parce qu’un restaurant y était attaché. Du jour où le restaurant a fermé, elle a péricilité.

L’Alsace

L’Alsace a suivi le même parcours que la Bourgogne, misant tout sur les routes des vins, sentiers viticoles et autres pistes cyclables, l’hôtellerie de charme, et des caveaux par village.

Quant à Arbois, Château Pécault est un bâtiment ancien magnifique, tout en hauteur aussi, avec une petite salle de conférence… de 160 m2 prévue pour 100 personnes assises. Pas de caveau fédérateur, les vignerons possèdent le leur en ville.

Le Sud-Revermont a donc tourné le dos aux solutions des autres : le bâtiment est moderne mais pas modulable, le caveau est un bijou d’inox et de verre alors que tout le monde mise sur les comptoirs en bois et l’échange autour d’une bouteille, et la plateforme mixera le vin à la culture et l’associatif, alors que les autres ont dédié les structures au vin prioritairement. Fallait-il être à ce point différent des autres régions ?

2 commentaires sur “Orbagna : une plateforme (trop) high-tech pour les vins du Jura

  1. Lorsque j’ai débuté comme responsable de cave au Savour Club Montparnasse (en 1991) nous utilisions une impressionante machine comportant 24 postes de bouteilles sous azote.
    Je me demande si les problèmes que j’avais détecté à l’époque ont été résolus dans les nouveaux modèles.
    Entre autres, pour les vins dégustés rarement, il y a forcément une petite partie du liquide qui stagne dans la partie ultime du bec verseur. Est elle protégée de l’oxydation à ce niveau ?
    Par ailleurs, la durée de conservation de 15 jours m’étonne. Au Savour Club le maximum était 8 jours.
    De toutes les façons , pour moi, le goût des vins ainsi dégustés ne me semblait pas être le même que celui d’une bouteille fraîchement débouchée.
    Une bonne occasion d’effectuer un test d’analyse sensorielle : jury expert, traitement informatique des résultats…. pour évaluer une différence entre les deux solutions.

  2. Permettez-moi d’apporter quelques « retouches » à votre article:
    - les horaires que vous montrez sont ceux d’hiver, en été le caveau est ouvert 7/7, donc pas de restriction;
    - l’aide Européenne s’apelle le programme FEADER; le but c’est de développer la vie et l’économie locale à la campagne; l’installation du caveau a créé 2 employs dans notre village.
    - le prix de la dégustation, qui est en rapport avec le prix de la bouteille, est à € 0.75 pour toutes les bouteilles jusqu’à € 12, et monte par tranche de € 0.15 pour les bouteilles plus chères. Tout cela permet à la clientèle de goûter 5-6 vins pour € 5, et d’acheter les vins qu’ils aiment au prix du domaine ensuite.
    - vous citez un vigneron qui est contre; bien sûr, chacun a droit à son opinion. Par hasard, ce monsieur à pignon sur la Grande Rue ou passe tout le monde. Les vignerons moins biens situés (géographiquement parlant) sont majoritairement adhérent du caveau. En plus, les adhérents ont financé une bonne partie de l’investissement avec un droit d’entrée et la location des becs.
    - le caveau est ouvert depuis 1 avril 2011; nous avons démarré avec 35 domaines adhérents; aujourd’hui on est à 42 domaines adhérents, qui réprésentent 95% de l’appellation; parmi eux, des grands noms comme Faiveley, Chamirey, Raquillet et plein d’autres
    - le pannier moyen est de € 55, ce que je considère très honorable en ce temps de manque de pouvoir d’achat
    - le caviste fait l’entretien des machines, bien sûr (vous le faites de votre tracteur, non?); il a des instructions pour renseigner les gens sans favoriser un domaine plus qu’un autre.
    - le but de notre caveau n’est pas d’économiser sur les bouteilles de dégustation; le but est de communiquer sur l’appellation Mercurey d’une façon simple, efficace, moderne et facile d’accès. On y arrive avec des reportages sur la radio et la télé régionale, même la télé nationale, et surtout des milliers de visiteurs (4.500 en 2011, déja plus de 7.500 cette année)

    En bref, il me semble que vous projectez un peu votre sentiment contre votre projet local dans le Jura sur notre caveau en Bourgogne. Je vous invite cordialement de passer encore une fois, pour que nous en discutions en dégustant un bon Mercurey.

    Roelof Ligtmans, Président, Caveau Divin Mercurey

    PS Une fois dans la région, n’oubliez pas de visiter la Maison des Vins de la Côte Chalonnaise à Chalon-sur-Saône. Oui, ça existe, et depuis prèsque 25 ans! Il y en a une autre à Macon.

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