Le vin anglais existe, et je l’ai rencontré. Grâce au réchauffement climatique, il sort de l’ombre. Récit d’une semaine de reportage, pour le magazine Le Point, dans le Sud de l’Angleterre, spécialisé pour moitié dans les mousseux, et pour moitié dans les vins tranquilles à base d’hybrides. Exotique et rare !

Ce reportage représente une semaine passée dans le sud de l’Angleterre, là où est située la grosse majorité du vignoble anglais. J’ai commencé par l’Ouest, première épingle rose sur la gauche, en allant en droite ligne vers l’Est, espérant être poussée dans le dos par le vent dominant pour ne pas trop galérer lors de mes liaisons à vélo, une dizaine de kilomètres en principe par jour entre deux trajets en train. Pas déçue, j’ai eu droit à des orages, des coups de vent, voire des inondations coupant des voies ferrées… Juillet 2012 restera d’anthologie dans les mémoires anglaises.
Au plus chaud, il a fait 15°C. On se serait cru en Norvège. Alors, les raisins, dans ces conditions-là, comment allaient-ils s’en sortir ?
Surprise ! Ils tenaient le choc ! Et oui, en Angleterre on plante beaucoup d’hybrides, et ils résistent mieux que nos clones au mildiou.
Quant aux vignes de chardonnay et de pinot, j’en ai vu, elles avaient de faibles rendements, et dans ce cas-là les maladies sont aussi moins virulentes.
Survol rapide de la production anglaise
| Cépages | Une multitude de cépage existent, dont beaucoup sont des hybrides ou des croisements. Majoritaires en blanc : seyval blanc, reichensteiner, müller-Thurgau, bacchus, chardonnay; madeleine anfevine, schönburger, huxelrebe, ortega. En rouge : rondo, dornfleder, pinot noir. |
|---|---|
| Couleur | vin blanc, rosé et rouge, liquoreux et mousseux. |
| Superficie | 1300 hectares plantés, 250 de plus chaque année. Toute l’Angleterre est plantée de vignes, mais c’est dans le Sud du pays que sont installés les domaines historiques. La croissance actuelle en hectares bénéficie surtout aux effervescents. La production britannique représente 1% de la consommation de vins par les Britanniques eux-mêmes. Elle est assurée par 350-400 domaines, chiffre très variable car beaucoup meurent d’une année sur l’autre. |
| Terroirs | Les falaises blanches de Douvres ne doivent pas faire oublier que le reste de l’Angleterre est, comme en France, argileux, voire granitique. En revanche, la grosse différence au regard de la Champagne ou de la Bourgogne, c’est l’altitude : dans le Sud de l’Angleterre, quand on passe un col, l’altimètre monte à …90m. Le vignoble est vraiment sous influence maritime, et à très basse altitude. |
| Prix | Chers ! Les vins anglais sont tous entre 10£ et 30£ la bouteille. C’est le segment des premium, notamment en raison des faibles rendements. |
| Climat | Longues heures d’ensoleillement l’été : vins très aromatiques. Quelques jours >30°C. Températures diurnes élevées en général l’été. Mais aussi latitude élevée (>49,9°): acidité +++. Pluie fréquente pendant la floraison, gel : rendements assez bas, en général de 50 hl/ha et très irréguliers d’une année sur l’autre, variant du simple au double. |
| Cahier des charges | Trois niveaux d’appellation : British wine, regional (IGP chez nous) et Quality (AOP). Regional : degré mini de 6° (!!), chaptalisation maxi de 3,5° (!!) et degré maxi 15° si pas de chaptalisation. Désacidification autorisée. Rdt maxi de 100 hl/ha en Regional. Quality : pareil pour les degrés, mais rendement maxi de 80 hl/ha. Densité par ha de 3000 pieds en général. Les « sparklings » ont copié le cahier des charges champenois : vendanges manuelles, encépagement, etc. |
| Millésimes | 2006, 2007, 2008 sont des années moyennes. 2009 est magnifique, y compris en rouge. 2010, année de gros rendements, est souvent souple. 2011, année de petits rendements, est concentré et équilibré, très réussi. |

Cornouailles : des vaches au vin à Camel Valley
La soixantaine souriante, Bob Lindo est un ancien pilote de chasse. Son père était cadre, sa maman travaillait à l’hôpital.
Sitôt sorti de l’armée, il a acheté une ferme pour une bouchée de pain, et a démarré un élevage de bovins et de moutons. En 1989, la viande rapportant peu, les Lindo plantent 5 hectares d’un coteau exposé plein sud en vignes : Camel Valley, leur domaine de Cornouailles, était né. Bob et son fils Sam, maintenant aux commandes, se sont spécialisés dans le bacchus et le seyval, deux cépages blancs rustiques issus de croisements, qui ont fait leurs preuves en Allemagne, parce qu’ils arrivaient à mûrir là où le riesling peinait.
Avec plus de vingt ans d’ancienneté, Bob Lindo est un vieux dans ce métier de vigneron, et d’ailleurs il a posé une plaque commémorant le millionnième coup de sécateur donné à un plant de vigne par Annie, sa femme. La bergerie est devenue « winery », il exploite maintenant 10 hectares en propriété, et achète du raisin de toute l’Angleterre pour compléter. De toute façon, personne ne fait de vin dans le coin, alors où pourrait-il s’approvisionner ?
Depuis le début, il produit des vins tranquilles, rouges et blancs, et des mousseux. « On faisait les liqueurs d’expédition avec la seringue à moutons », se souvient-il. Dans ce pays d’élevage, aux fermes laitières capables de livrer en plein Londres une bouteille de lait frais chaque matin sur le pas de la porte, le vin est une curiosité. « Les lies, les bourbes, je les amène aux vaches, ça leur fait un meilleur lait », explique-t-il d’ailleurs.
Paul Langham, gentelman-winemaker
Juste après la guerre, ce sont des gentlemen-farmers qui sont revenus au pays planter quelques pieds, comme un hobby : en Angleterre, le jardinage est un art de vivre. Toute maison digne de ce nom cultive son verger où il fait bon écouter les oiseaux à l’aube (une autre passion britannique).
Ils sont encore quelques-uns à tailler leurs vignes entre deux conseils d’administration, tel Paul Langham, qui a baptisé son domaine « A Beckett’s Vineyard ». « Je travaillais pour une multinationale, maintenant je sers de directeur temporaire à des entreprises en difficultés. J’habite le village de Littleton Panell depuis longtemps. Un samedi, ma femme et moi prenions l’apéritif avec un verre de vin, et on se fait la réflexion que nous aussi, on saurait faire ça. Ca a commencé par cette remarque idiote. On a cherché des vignes, on a acheté, on s’est lancés. Quand je reviens du bureau et que je conduis le tracteur, c’est presque thérapeutique. Pulvériser, tondre, tailler, j’oublie tout, je me concentre sur mes vignes.»
Paul Langham est-il un vrai vigneron ? A étudier ses mains lisses aux ongles propres, on en douterait… mais il est tout de même président de l’Interprofession des vins anglais, l’UKVA, qui n’a pas pour habitude d’élire des farfelus à sa tête. Langham est un gentleman-winemaker.
Les mousseux, nouvel eldorado anglais
La génération de Bob Lindo, celle des agriculteurs reconvertis en vignerons, est venue après.
Elle est maintenant remplacée par les financiers en costume-cravate, qui ne travaillent plus aux vignes, mais connaissent par cœur le prix des bouchons de liège. Eux visent le secteur à la mode : le champagne. Ils ont la trésorerie nécessaire pour patienter six ans, le temps que les vignes donnent du raisin, et que le vin vieillisse sur lattes. « J’avais 10 millions de livres à investir, et la terre, c’est un placement sûr », explique ainsi sobrement le nouveau propriétaire de Hambledon, un vignoble du Hampshire créé en 1954, dans le sud de l’Angleterre. Son placement de bon père de famille est avant tout un calcul comptable. Car les effervescents permettent de constituer des stocks. Ces derniers lissent les effets de la météo et du gel de printemps, et évitent de casser les prix quand le marché ralentit.
Grâce à ces business-winemakers, depuis 2004, la superficie plantée en vignes a presque doublé, atteignant environ 1400 hectares pour toute l’Angleterre. C’est minuscule à l’échelle de la France. Mais le vignoble galope, 250 nouveaux hectares étant plantés tous les ans depuis quelques années. Et on se focalise désormais sur le pinot noir et le chardonnay.
En 2011, dans un concours international piloté par Decanter (la revue de référence du vin en Angleterre), des mousseux méthode champenoise ont été mieux notés que des champagnes.
La presse anglaise a titré en Une sur cette gifle infligée à ces orgueilleux Français, la cuvée Grosvenor Blanc de Blancs 2006 de Ridgeview battant à l’aveugle le Taittinger Prélude BSA, un Charles Heidsieck millésime 2000 et un Thienot Brut Rosé. D’ailleurs, les Champenois ne s’y sont pas trompés, et au dernier dîner de gala de l’UKVA, l’association des vignerons anglais, on croisait Didier Pierson, Champenois installé à Avize et venu planter des vignes en Angleterre il y a huit ans. Désormais, il n’y a plus seulement qu’en rubgy que ces Anglais vont nous donner des leçons…
Pour lire d’ailleurs mes notes de dégustation sur les vins anglais que j’ai goûtés, c’est ici.
Un climat tout de même très spécial, tardif et humide
Sauf qu’on aurait tort d’oublier le 16ème joueur : la célèbre météo britannique. Tous les ans, la floraison des vignes a lieu en plein Wimbledon, et comme les finales, se déroule en général sous la pluie.
Au 14 juillet, quand les tomates mûrissent en Bourgogne, les fraises et les cerises se récoltent encore dans le Kent. Et les raisins patientent jusqu’à la fin octobre, début novembre, pour être ramassés à un poussif 9° d’alcool potentiel.
L’Angleterre, de par sa latitude, peut heureusement miser sur de longues heures de clarté en été, assurant un mûrissement lent des grappes. C’est un peu comme en Norvège, l’été les nuits sont vraiment courtes, et l’hiver vraiment longues. D’ailleurs, en Angleterre aussi, les paraboles des satellites visent assez bas, alors qu’en France elles sont tournées vers le ciel.
La vigne bio existe aussi
D’autre part, les hybrides comme le bacchus résistent mieux à la pourriture et aux maladies que nos vitis vinifera, fragiles et raffinés. On rencontre même des vignerons bio pas désespérés par un été excessivement pluvieux comme juillet 2102, et à l’inspection leurs taches de mildiou ne sont pas plus terribles que celles de leurs collègues alsaciens – en bio eux aussi.

Alan Chubb est de ceux-là. Ce bio cultive dans le sud de l’Angleterre trois hectares de vignes, et travaille sous contrat avec une winery (elle aussi certifiée bio) qui vinifie son vin, qu’il vend ensuite sous son étiquette, Quoins Vineyards : il n’avait pas envie d’investir dans du coûteux matériel vinaire qui allait servir trois jours par an. La winery lui prélève un forfait, de l’ordre de deux livres par bouteilles produite.
h2>Pionnier de la sélection parcellaire : Hush Heath
Beaucoup font comme lui, et les raisins voyagent volontiers en Angleterre. Ici, la notion d’appellation, et de vin lié a un terroir, n’a pas vraiment pénétré les esprits.

En fait, peu de domaines revendiquent un terroir et un suivi précis du parcellaire. Hush Heath, spécialiste du mousseux rosé, est une exception en la matière : le domaine ne possède 11 hectares de vignes, et ne vinifie que ceux-là. Hush Heath est dans le Kent, le jardin de l’Angleterre, là où tout pousse grâce au climat maritime tempéré. C’est aussi l’une des seules winery à ne pas être facile à trouver, à ne pas être dotée d’un restaurant pour les touristes. Quand on demande son chemin aux gens du coin, ils se grattent le front : « Hush Heath, le manoir, vous voulez dire ? Il y a aussi des vignes, ah bon ? »
Le manoir, en effet, domine le vignoble. Il est la propriété de Richard Balfour-Lynn, une vieille dynastie britannique, qui s’est lancé dans le vin pour servir son mousseux rosé à sa table. Richard Balfour passe tous ses week-ends au manoir, en famille, et travaille la semaine à Londres, à deux heures de route de là. Pas question pour lui de voir défiler les clients sur ses pelouses. Ses vins ne lui rapportent pas beaucoup d’argent, mais cela ne le chagrine pas.
« On ne veut pas s’agrandir, on veut déjà apprendre à connaître notre terroir », explique Owen Elias, l’œnologue consultant qui conseille le domaine. Elias a tout vécu, depuis vingt ans. « Au début, les gens n’ont pas planté en fonction d’un terroir, ils ont planté là où ils possédaient des terrains. Ce n’est que depuis peu qu’ils font une fixation sur les sols crayeux. La craie, la craie, ils n’achètent plus que cela, pour faire comme les Champenois. Ils plantent du pinot noir et du chardonnay. Mais de là à faire de bons vins… »
Les vins hybrides : la bonne surprise, nets, aromatiques et pimpants. Pas foxés du tout !

Mais ces vins tranquilles sont talonnés par les mousseux à la champenoise. Gisbourne, Nyetimber, Ridgeview, ces nouveaux venus des années 2000 ne font plus dans la fantaisie foxée des arômes de fumée des hybrides british. Ils ont copié les codes du champagne, utilisant caisses percées, vendanges manuelles, cuves inox et levures champenoises. « On est entrés dans une logique de vins du Nouveau Monde », soupire Andrew Parley, l’œnologue néo-zélandais de Chapel Down, le plus gros producteur de vin du pays avec une bonne vingtaine d’hectares en propriété, et 50 autres en achat de raisins.
Chapel Down en est à son cinquième directeur général. Celui qui aura laissé la plus forte impression aura tenu huit ans. C’était l’ancien directeur Europe du marketing chez Heineken.


Un article tres intéressant – merci. Il faut dire aussi qu’il y a beaucoup de variété entre les régions en ce qui concerne les raisins. Par example il y a des différences subtiles entre les caractéristiques de bacchus du sud-ouest d’Angleterre et d’East Anglia a l’Est du pays. Aussi les vins rosés anglais vous offrent une alternative intéressantes, légère et aromatique aux vins rosés de la Loire.
Les vins mousseux et tranquilles à base d’hybrides, de croisements et de grains nobles réfléchissent le terroir anglais. Sans doute, la qualité de ‘English wine’ (par opposition à ‘British wine’ lequel n’est pas le ‘vin vrai’ parce qu’il a été fabriqué de jus de raisins importé) s’améliorent de plus en plus. Il y a beaucoup a découvrir.